S’inspirer d’Aurélien Barrau pour nos prises de parole en public

Connaissez-vous Aurélien Barrau ?

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J’ai découvert Aurélien il y a quelques années via sa chaîne Youtube. C’est une mine d’or ! Il y partage des enregistrements de ses cours sur les trous noirs et la philosophie des science. J’étais à l’époque étonnée d’accéder aussi facilement, grâce à sa parole limpide, à des concepts qui me semblaient autrefois abstraits.

Aurélien Barrau est un astrophysicien spécialisé en relativité générale physique des trous noirs et cosmologie. Il est aussi docteur en philosophie et s’est récemment beaucoup exprimé sur l’écologie, notamment dans son excellent livre Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité. Il est, selon moi, l’un des meilleurs orateurs contemporains.

Allez l’écouter sur son compte Youtube, je vous recommande par exemple cette interview.

Je profite pour vous partager ici quelques techniques dont nous pouvons tous nous inspirer pour mieux se faire comprendre et convaincre son audience.

Aurélien Barrau déroule systématiquement un et unique fil rouge.

Ses discours sont construits autour d’une “charpente”, c’est une idée phare qu’il déploie à travers chaque argument. Se contraindre à conserver une grande idée et l’étayer tout au long du discours est une stratégie pour s’obliger à structurer et à ne pas s’éparpiller.

Par exemple, un fil rouge récurrent dans ses prises de parole est verbalisé par l’inlassable répétition d’injonctions : “soyons un peu sérieux”. En déployant un leitmotiv, c’est-à-dire une formule qui revient à plusieurs reprises, Aurélien Barrau s’oblige à marteler un unique message : si nous ne changeons pas notre façon de vivre, nous nous rangeons dans le camp des bouffons et de la bêtise.

Voici un exemple d’argument extrait de Youtube :

“Pourquoi ne pas accepter des privations de liberté bien plus dérisoires que celle d’être confiné ? Des privations de liberté qui, pourtant, nous permettraient de faire face à une crise infiniment plus importante, qui est celle du désastre écologique à venir. Nous acceptons d’être enfermés chez nous pendant des mois, mais nous n’acceptons pas de ne pas changer de smartphone tous les six mois, de ne pas partir au Brésil une semaine en vacances ou de ne pas rouler en 4×4 en centre ville. Soyons un peu sérieux.” 

Aurélien Barrau appuie systématiquement ses arguments sur des chiffres.

Il s’appuie sur notre “logos”, défini par Aristote en rhétorique comme étant la logique, qui repose sur des arguments factuels ou chiffrés.

Par exemple, Aurélien écrit dans son livre :

“La température a dépassé les 51 degrés à l’ombre en Algérie durant l’été 2018, tandis que le minimum nocturne à Oman n’est pas tombé en dessous de 42 degrés sur un cycle entier de 24 heures. À de telles températures, le corps humain ne fonctionne pas. Il détourne le sang vers les capillaires de la peau, rationnant les autres organes vitaux, le cerveau n’est plus alimenté. Le cœur pompe le sang jusqu’à épuisement.”

Autre stratégie rhétorique, Aurélien Barrau s’appuie sur “l’éthos” qui, en rhétorique, suscite le respect et la confiance. Il utilise par exemple un argument d’autorité, qui consiste à citer quelqu’un ou une institution qui fait autorité. Il se réfère par exemple à l’ONU et il écrit :

L’ONU estime que si nous ne changeons pas de cap de façon radicale d’ici 2 ans, nous allons devoir faire face à une “menace existentielle directe”.

Il s’appuie non seulement sur la science mais aussi sur la philosophie. 

Il fait par exemple référence à Kant pour commenter nos réactions suite aux incendies en Amazonie.

“Tout le monde a pleuré la forêt amazonienne en feu. Et pour beaucoup cela a été au titre que nous perdions “le poumon” de la terre. C’est complètement stupide ! Le poumon remplit une fonction : moi, je m’en fous de mon poumon, je n’ai pas d’affection pour mon poumon, je veux juste qu’il remplisse son rôle. Et dire que la forêt est un poumon, que son “rôle” est de nous fournir de l’oxygène, c’est grave ! La forêt est le lieu de la vie et elle a du sens en elle-même. Nous assujétissons l’altérité à notre propre satisfaction en considérant les animaux et la nature uniquement comme de simples ressources. Kant le disait, c’est un péché de considérer que l’autre n’est qu’un moyen pour arriver à ses fins. Et c’est exactement comme ça que nous nous comportons avec la vie non humaine.

À cet égard, je me suis récemment abonnée à la newsletter de Philosophie magazine ou de Gaspard Koenig, qui donnent envie de penser l’actualité à travers le prisme philosophique.

Aurélien Barrau ne mâche pas ses mots. Son franc-parler souffle un vent de sincérité, qui renforce sa force de persuasion. 

Je pense à ses punchlines du style “Nous sommes des bouffons dirigés par des bouffons” ou “c’est une vaste tartufferie !”. 

Il parle par exemple d’Elon Musk, le CEO de SpaceX, comme d’un “bandit”, un “terroriste en col blanc qui a des velléités spatiales”. Il dit :

“Son projet est de maculer le ciel de plus de 40 000 satellites pour fournir un accès à Internet haut débit , ce qui rendra impossible l’astronomie de précision. Le ciel est aux mains d’une société privée. Il souille notre dernier espace commun du ciel étoilé.”

Aurélien Barreau dresse des parallèles qui marquent l’imaginaire de l’audience. L’auditoire mémorise ainsi plus facilement ses arguments. 

“Nous reconnaissons à l’oreille les sons des notifications Snapchat, Twitter, Instagram, Facebook. Mais nous ne savons pas reconnaître les trois chants d’oiseaux qui peuplent nos villes. Mais rassurez-vous ils n’existeront bientôt plus, car nous avons déjà perdu 400 millions d’oiseaux ici, et 1 milliard aux Etats-Unis.”

Voila une autre juxtaposition d’idées marquante :

“Tout n’est pas compatible avec tout. Quand nos enfants passent 3h a jouer a Fornite, ils ne lisent pas l’Iliade« .

Enfin, Aurélien Barrau est un amoureux des arts. Il utilise la musique, les romans, la poésie pour étayer ses arguments. 

Il explique d’ailleurs pourquoi une argumentation qui s’appuie sur l’art, la poésie, la musique mérite aussi bien sa place dans un discours aux côtés des arguments scientifiques et chiffrés.

“Je suis fatigué de cette hégémonie de la pensée scientifique. Les sciences dures sont merveilleuses, mais elles ne constituent pas la totalité du réel. Il y a des rapports au monde qui ne sont littéralement pas scientifiques mais qui n’en sont pas moins profonds. Écouter la 9ème symphonie de Beethoven c’est une réélaboration du réel : le monde n’est plus le même après l’avoir écoutée. Nous devons réélaborer la légitimité de la pensée sans avoir à l’assujettir à un carcan scientifique.

Ainsi dans ses discours, Aurelien cite souvent le poète Jean Genet, le philosophe Derrida ou de simples fictions narratives comme celle-ci :

 “J’ai lu l’histoire d’un déporté qui tombe amoureux. Ça m’a fait un effet extra : même dans le pire endroit du monde, il y a encore quelques histoires d’amour. Ça veut tout dire : même quand ça va infiniment mal, il y a des épiphanies de beauté possibles. Vivre est un pari, et je crois qu’on a encore le droit de le faire.”